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Tout récemment je participais à un atelier La Fresque du Climat celui-ci consiste en un exercice collectif de 3 heures, durant lesquelles les personnes participantes reconstituent les liens de cause à effet des changements climatiques, et explorent ensuite les actions à entreprendre dans le cadre personnel et professionnel. À la fin de l’atelier, l’animatrice fait un tour de table et demande à chaque personne d’exprimer ce qu’elle ressent, et force est de constater que la majorité était soit triste, pessimiste ou en colère. Était-ce un groupe particulier ou au contraire représentatif du reste de la société, quoiqu’il en soit, pour ma part, j’ai reconnu ma déception face au comportement humain lorsque l’on constate où nous en sommes rendus en termes de désastres écologiques et de souffrances humaines, à l’échelle de la planète, alors que les conséquences de nos choix étaient connues et prévisibles. La dernière participante à s’exprimer a mentionné qu’elle se sentait préoccupée, voire angoissée par l’avenir, ce à quoi j’ai ajouté qu’en fin de compte cet exercice pouvait accentuer ce que l’on appelle aujourd’hui l’éco-anxiété. Mais qu’entendons-nous par le terme éco-anxiété… 
 
Dans un guide consacré à la santé mentale face au changement climatique et publié en 2017 par l'association américaine de psychiatrie, on y propose de définir l’éco-anxiété comme la peur chronique du désastre environnemental. Quant au dictionnaire le Robert, on peut y lire que l’éco-anxiété se définit comme une anxiété provoquée par les menaces environnementales qui pèsent sur notre planète.
 
L'éco-anxiété est un mal-être généré par ce que l'on imagine de l'avenir et des catastrophes écologiques, que la psychothérapeute Charline Schmerber définit comme une détresse anticipatoire. Ce terme nous dit-elle fait écho à un autre néologisme, la solastalgie, concept créé en 2003 par le philosophe et ancien professeur de développement durable, Glenn Albrecht. La solastalgie est pensée en miroir de la nostalgie, qui définit la tristesse d’avoir quitté son pays, et correspond à une autre forme de souffrance, soit celle de voir la destruction des écosystèmes et la disparition de la biodiversité de son pays sans l’avoir quitté. Le terme renvoie donc à des émotions ressenties face à des bouleversements écologiques passés et présents, là où l'écoanxiété serait intrinsèquement une anticipation de désastres futurs.
 
Pour Irene Baños Ruiz, journaliste et autrice, l'éco-anxiété correspond à un ensemble d’émotions reliées par la prise de conscience sur la crise climatique et environnementale et qui inclue : Peur, stress, anxiété, tristesse due à la gravité de la situation; colère ou rage par la dissonance entre la gravité et l’action; frustration de ne pas disposer des outils pour réduire les impacts; culpabilité pour contribuer, ne serait-ce que minimalement, à empirer la situation. Ainsi, l'écoanxiété peut se nourrir de la dissonance cognitive entre nos modes de vie et la conscience des conséquences écologiques, venant heurter nos désirs et nos valeurs. Plusieurs font aussi le constat que la perte de sens semble être une caractéristique récurrente chez les éco-anxieux. 
 
Et ce mal-être est loin d’être isolé. En effet, dans une publication du journal The Lancet en 2021 on y apprend que les résultats d’un sondage auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans issus de 10 pays très divers (France, Brésil, Nigeria, Inde, États-Unis…) révèlent que 59 % d'entre eux sont « très » ou « extrêmement » préoccupés par le changement climatique. On peut aussi lire que 75 % des jeunes interrogés pensent que l'avenir est effrayant et 83 % pensent que les hommes n'ont pas su prendre soin de la planète.
 
Mal-être certes, mais il ne faut pas tomber dans le piège de la pathologisation de ce mal. « En sciences sociales, on sait pertinemment que pathologiser un comportement, c'est-à-dire le considérer comme une maladie, revient à individualiser le problème. Autrement dit, à limiter la cause du problème aux seuls individus, et ainsi à cantonner la gestion de ce problème à la seule médecine plutôt que d'obliger la société tout entière à une sorte d'examen de conscience » comme nous le rappel la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit. Elle précise dans une entrevue accordée au journal Le Monde que « L’écoanxiété est une réaction naturelle et légitime à la crise écologique. Il ne s’agit pas d’une maladie. Ce n’est pas une nouvelle forme de dépression, et elle n’appelle pas un traitement médical : l’écoanxiété appelle une réponse sociale. »
  
Alors si vous ou vos proches faites partie des personnes affectées par l’écoanxiété, que faire pour alléger cette souffrance, et transformer ce mal-être en une énergie positive.
 
Si la religion a longtemps donné des réponses toutes prêtes à toute sorte de maux, et depuis le milieu du siècle dernier, la société de consommation nous a appris à contourner ces angoisses par la distraction, en nous déconnectant de nos ressentis profonds, de tout ce qui nous est viscéral, Laelia Benoit constate que pour beaucoup de personnes, le changement climatique est un rappel que ces illusions sont vaines. « Nous ne sommes pas vraiment équipés pour accepter et digérer ces angoisses existentielles. »
 
"L'éco-anxiété, comme d'autres formes d'anxiété, peut avoir des effets à la fois positifs et négatifs. D'une part, elle peut nous motiver à agir et à apporter des changements dans notre vie pour résoudre les problèmes environnementaux. D'autre part, elle peut conduire à des sentiments de désespoir, ce qui peut être contre-productif. Il est essentiel de trouver un équilibre entre ces deux extrêmes" nous dit la Dr Renée Lertzman, psychologue de l'environnement.
 
Pour les éco-anxieux, il va donc falloir apprendre à jongler entre deux injonctions contradictoires : agir, à son échelle, pour faire taire la dissonance cognitive, mais apprendre à lâcher prise pour éviter l'hubris d'impuissance, nous confie Charline Schmerber.
 
Si l’éco-anxiété fait partie du processus de prise de conscience, l’important, c'est de la transformer en action collective pour s'attaquer au changement climatique ! "L'éco-anxiété est le signe que nous commençons à reconnaître la gravité de la crise environnementale à laquelle nous sommes confrontés. C'est un appel à l'action, qui nous incite à assumer la responsabilité de nos actes et à œuvrer pour un avenir plus durable".  Citation de Sylvia Earle, biologiste marine et océanographe sur le site d'Anxiété Canada.
 
Saint-Exupéry écrivait « l'action délivre de la mort ». Pour retrouver une boussole existentielle, nous élaborons donc un schéma qui s'articule autour du triangle « sens, engagement, satisfaction ». Dans son ouvrage sur le bonheur, Frédéric Lenoir explique que nous choisissons de satisfaire tel plaisir ou de renoncer à tel autre par ce que nous donnons un sens à notre vie – et ce, aux deux acceptations du terme : nous lui donnons à la fois une direction et une signification. Le philosophe, sociologue et auteur, rappelle aussi que la recherche du bonheur individuel va de pair avec une participation active dans la communauté et au souci du bien commun.
 
Irene Bano Ruiz quant à elle nous invite à réduire les impacts et nous adapter en mettant l’emphase sur des actions ayant le plus grand impact (eg. Si le recyclage est utile pour l’environnement, il ne contribue peu ou pas aux enjeux climatiques); en faisant appel au pouvoir collectif et non tant à la perfection individuelle; à transformer le sacrifice en bien-être (lâcher son auto et passer au vélo) et en imaginant et initiant des futures possibles.
 
Une fois l’acceptation inconditionnelle de la réalité, elle suggère de passer de la perfection individuelle à l'imperfection collective. Il nous faut utiliser notre pouvoir en tant que consommateur pour améliorer les pratiques des industries; en tant qu’électeur pour que les politiques et les lois se soucient du bien commun et nous redonnent droit à un environnement propre, sain et durable (voir la déclaration des Nations Unies). C’est aussi une invitation à se joindre aux mouvements collectifs, allant de l’économie de partage, à l’agriculture locale, aux coopératives, et autres initiatives qui visent à changer nos modes de vie, afin de réduire la pollution, le stress, le gaspillage, les injustices de tout acabit.
 
Certains, comme le philosophe et économiste Frédéric Lordon, n’hésitent pas à encourager de passer de l’état d’écoanxiété à celui d’éco-furieux.  Des études en psychologie démontrent que l'expérience de l'éco-colère indique une meilleure santé mentale et un engagement plus fort dans l'activisme proclimat. De la colère peut surgir la volonté de changer les choses de manière radicale, soit s’attaquer à la racine des problèmes.  On constate ainsi une amplification du recours à l’éco-sabotage que plusieurs expliquent par le fait que l'éco-anxiété de la « génération climat » aurait évolué, face à l'inertie de l'État, en éco-fureur. 
 
En résumé, je ne dirais pas que ce mal-être que représente l’éco-anxiété est un mal nécessaire, mais une petite dose pourrait faire du bien à tous et en particulier à la grande majorité qui habitent l’hémisphère nord pour nous sortir de toute forme de complaisance nous faisant croire que l’on peut passer au travers de la triple crise planétaire (crise climatique, pollution et perte de biodiversité) sans trop de souffrance et sans effort individuel et collectif. Ce ne sont pas les personnes éco-anxieuses qu'il faut soigner, mais le changement climatique qu'il faut arrêter et mettre un frein à ce modèle de consommation à outrance, encourageant l’accumulation et le gaspillage, et totalement indifférent des conséquences dévastatrices à l’autre bout de la planète. D'autres affects plus forts doivent prendre le dessus pour « briser le cours ordinaire des choses » comme l’explique Frédéric Lordon dans son ouvrage La Société des affects.
 
Pour terminer, je reviendrais sur l’expérience de la fresque du climat, avec l’animatrice demandant au groupe de mettre un nom à notre fresque. Après consensus nous avons choisi : « C’est pas fini !? » Cette formulation fut mienne et que j’explique par le fait que le comportement destructif de l’humain est loin d’arriver à terme, que les conséquences néfastes sur nos vies et la planète vont continuer à se faire ressentir encore pour longtemps et ce, fort probablement, d’une manière plus intense, mais aussi et surtout, qu’il reste toujours espoir d’améliorer les choses, de renverser la tendance et de rendre la vie sur notre planète plus agréable, juste et soutenable. Il n’en tient qu’à nous, individuellement et collectivement.


Frédéric

Ce Blogue est pour moi une vitrine d'idées, de réflexions et de recommandations sur tout sujet touchant de près ou de loin aux notions de durabilité environnementale, de transition écologique et de résilience climatique.

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