Le Reichstag de Berlin et le Pont-Neuf à Paris tous deux emballés, les « îles entourées » de Biscayne en Floride, les passerelles flottantes du lac d’Iseo en Italie, le mastaba à Londres, etc., toutes sont des œuvres du duo Christo et Jeanne-Claude, passé maitre de l’entoilage de l’espace. L’artiste-plasticien vient de s’éteindre 5 jours avant la journée mondiale de l’environnement et 11 ans après le départ de sa compagne de vie et tendre complice.
On aime, on n’aime pas…comme pour tout travail artistique les avis sont partagés et les raisons multiples…c’est ce qui constitue la diversité et c’est tant mieux. Mais là n’est pas la question. Quelle que soit l’appréciation que l’on a de l’esthétisme de l’œuvre, il faut reconnaitre que le travail de ce couple est sans aucun doute original et chargé de message. Des œuvres éphémères, longuement réfléchies, et nécessitant moult acrobaties certes d’un point de vue technique, mais aussi logistique et pour convaincre les plus hautes instances gouvernementales pour donner vie à ces réalisations monumentales.
Par contre, lorsque certains journalistes, blogueurs ou critiques d’art les qualifient d’artistes environnementaux ou écologistes, ce que Jeanne-Claude n’hésitait pas elle-même à clamer, sous prétexte qu’ils nettoient le lieu de l’intervention, récupèrent ce qu’ils ont amené et recyclent la majorité des composantes de l’œuvre, je ne suis pas d’accord. De tels propos démontrent qu’il y a une incompréhension de ce qu’est avoir une conscience environnementale. Dire que ces œuvres sont respectueuses de l’environnement, c’est ne pas saisir l’impact réel de telles aventures et ne pas prendre en compte la vraie facture environnementale d’un tel déploiement.
Le cycle de ces œuvres monumentales, conception à part, implique un nombre d’étapes important qui chacune a son impact environnemental qu’il serait trop facile d’oublier. Je pense à la fabrication incluant l’extraction des ressources, le transport des matériaux, les travaux d’installation de l’œuvre, le démantèlement de cette même œuvre, et le transport à nouveau menant soit au recyclage (non sans impact environnemental) soit au site d’enfouissement.
Recycler c’est bien, mais ce n’est pas la panacée. Peut-on dire qu’un individu qui recycle 75% ou même 100% des matières recyclables qui lui passent entre les mains se qualifie d’environnementaliste ou même d’écolo, je ne crois pas. Cela prend bien plus et ce serait mécomprendre ce qu’est la préservation de l’environnement et la lutte aux changements climatiques. Avant de recycler, il convient de Réduire et de Réutiliser. Si nous consommons 1,75 fois les ressources naturelles que ce que la Terre peut renouveler dans la même année, c’est justement parce que nous consommons à outrance (particulièrement dans les pays industrialisés) et que nous évoluons dans un modèle linéaire qui prévaut encore aujourd’hui, accumulant des tonnes de déchets ultimes en fin de parcourt.
Remettre un lieu en son état naturel est en soi déjà une bonne chose, mais encore faut-il avoir fait l’inventaire de la biodiversité pour pouvoir conclure que l’après est comparable à l’avant, ce qui n’est généralement pas le cas, car un milieu naturel perturbé peut mettre de nombreuses années à revenir à son état initial, s’il y parvient.
Difficile débat me dirait vous…sans tomber dans le duel Culture populaire vs Environnement. Je dis culture populaire, au sens d’attirer les foules, car les œuvres de Christo ont fait converger des millions de personnes pour les admirer. Tout comme pour le secteur du tourisme, les destinations populaires deviennent des aimants à touristes au point de dépasser leur capacité d’accueil et engendrer des répercussions négatives, parfois irréparables, sur la vie locale tant humaine, qu’animale ou végétale. Voir mon article de blogue intitulé « Tourisme durable et tourisme de masse, il y a-t-il compatibilité ? ».
Alors que faire…l’Art est là pour nous émouvoir, nous enseigner, nous faire rêver… Il peut nous déranger, nous offusquer, nous braquer… Mais il ne devrait pas générer des dommages irréversibles que ce soit consciemment ou inconsciemment. Il est de la responsabilité de tous de préserver nos milieux de vie, et je parle de milieux de vie sains. Comme dans bien des secteurs l’approche d’analyse du cycle de vie prenant en compte les impacts sociaux, économiques et environnementaux, et j’ajouterais culturels, depuis la conception à la disposition, s’impose.
Bien sûr, l’objectif ultime de ces quelques lignes n’est pas tant de m’en prendre au travail de ce duo d’artistes ou à leurs encenseurs, que d’éveiller le lecteur que vous êtes à l’importance de bien prendre la mesure lorsque l’on parle d’environnement et plus spécifiquement de défense de l’environnement et du droit à un environnement sain. Les enjeux de la crise climatique bien qu’en partie éclipsée ces derniers temps, ne se sont pas évanouis et ce n’est pas parce que dans certaines villes on a pu respirer un air plus pur et voir le retour d’une certaine biodiversité que la partie est gagnée. Il y a eu aussi bien des reculs ces derniers mois dans les comportements, ne serait-ce qu’avec l’utilisation accrue du plastique à usage unique, des masques qui se joignent aux déchets abandonnés dans nos rues aux côtés des emballages de fast-food, des achats en ligne, ou encore la baisse du prix de l’essence favorisant son utilisation et l’achat de véhicules énergivores. Bien des gouvernements ont aussi assoupli des règlements pour accélérer les choses, laissant de côté ou reportant la mesure environnementale.
Nous tentons de nous remettre tant bien que mal de la pandémie qui nous a tous pris par surprise. La tâche n’est pas simple et sera de longue haleine. Aspirons quoiqu’il en soit à une relance juste et verte, inclusive et durable.